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Paroisse Protestante
de Montbéliard

Temple Saint Martin

rose de Luther
Vie spirituelle Prédications   4 février 2007    

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Matthieu 15, 1-28
Qui est dedans, et qui dehors ?


Quel provocateur, ce Jésus ! et rusé avec ça… et virulent… (il ne devait pas avoir fait de formation en gestion des conflits, car traiter ses adversaires d’hypocrites et d’aveugles, c’est quand même un peu fort…)


Ecoutez plutôt : des Pharisiens arrivent tout exprès de la capitale pour interroger Jésus : tes gens n’observent pas la loi. Jésus rétorque : bande d’hypocrites, c’est vous qui annulez la loi par vos traditions !

Jésus, ardent défenseur de la loi ? Voici qu’un instant plus tard, il remet complètement en cause les prescriptions alimentaires de la Torah ; ces prescriptions qu’aujourd’hui encore les juifs pieux et les musulmans observent avec tant de ferveur. Il affirme que ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; c’est tout l’inverse ! C’est ce qui sort de sa bouche qui rend l’homme impur. Et voilà nos Pharisiens scandalisés, offusqués… Des aveugles qui guident d’autres aveugles, commente aimablement Jésus… La chute n’est pas loin : « tous les deux tomberont dans un trou »…

Et Jésus s’en va. Il en a probablement par-dessus la tête de ce peuple au cou raide, qui honore Dieu des lèvres mais en réalité est si « loin de Dieu » (v. 8). Il va chez les voisins, ces païens de Phéniciens. Il a déjà commencé à abolir les prescriptions rituelles qui singularisaient le peuple d’Israël. Il va donc chez les païens. Mais à la Phénicienne qui vient l’implorer pour la guérison de sa fille, il objecte : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (v. 24). Encore un virage à 90 ! Mais pas le dernier. Car devant l’insistance de la femme, il finit par accéder à sa demande, avec ce commentaire admiratif qui a peu d’équivalent dans l’Evangile tout entier : « Femme, ta foi est grande » (à l’inverse des disciples dont Jésus aime à stigmatiser la « petite foi »).

Résumons- nous :

1. Jésus défend la loi de Moïse.
2. Puis il la suspend dans l’un de ses aspects les plus significatifs : les prescriptions alimentaires.

3. Puis il défend le privilège du peuple d’Israël face à une païenne.
4. Enfin il loue la foi de la païenne comme il n’a loué personne en Israël (seulement le centurion, lui aussi païen : « Jésus plein d’admiration dit à ceux qui le suivaient : « En vérité, je vous le déclare, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi » Mt 8, 10)

Pourquoi tous ces zigzags ? C’est à y perdre son latin, son grec ou son hébreu (à supposer que…) !

Et pourquoi Jésus irait-il en territoire païen, exprès et rien que pour leur dire qu’il ne veut rien avoir à faire avec eux ? C’est des plus bizarre !

Rusé, Jésus, disais-je. Il cherche peut-être par cette parole énigmatique à nous faire toucher du doigt un problème profond, profondément humain car profondément ancré dans notre angoisse de ne pas être aimé, d’être rejeté. Et dans notre habitude, si profondément ancrée aussi, de distinguer entre les bons et les mauvais.

Tu pensais qu’il y a un dedans et un dehors et que les deux sont bien convenablement séparés ?
- ceux qui observent les rites alimentaires, et ceux qui ne les observent pas
- ceux qui sont de la bonne descendance, et ceux qui ne le sont pas
- ceux sur qui Dieu jette un regard bienveillant et ceux qu’il rejette dans les ténèbres extérieures (souvenez-vous d’un certain Caïn et de son frère Abel)
- ceux qui agissent comme il faut et ceux qui n’ont rien compris
- ceux du bon côté et ceux du mauvais côté 
- ceux qui sont dans le système et ceux qui sont exclus

Deux exemples actuels voudraient illustrer cette fatale tendance à tirer un trait définitif entre le dedans et le dehors. Puis nous reviendrons à la Bible pour savoir ce qu’elle pense, elle qui nous parle tant de ce peuple à part, séparé des autres, avec qui Dieu a fait alliance. La ligne de démarcation est-elle aussi nette que ça ?

Tout récemment, vous le savez, on a fait mémoire des Justes de France, ceux qui ont été déclarés Justes par Israël en raison de leur engagement envers les Juifs pendant la 2ème guerre mondiale ; une plaque commémorative a été apposée au Panthéon. Un musée de l’Holocauste à Jérusalem, Yad Vashem, leur rend hommage, ainsi qu’aux Justes de toutes les nations. En France, on a reconnu à ce jour 2725 justes, dont un membre collectif qui est le village du Chambon sur Lignon. Mme Simone Weil, elle-même déportée comme adolescente, a fait un discours où elle a a dit une chose étonnante : il est impossible de dresser un portrait type d’un Juste. Au contraire, même des adeptes du Maréchal Pétain ont aidé des Juifs au péril de leur vie. Manière de dire : les « bons » ne se trouvent pas toujours où l’on croit, les « méchants » ne sont pas dans un camp bien délimité. Les frontières sont floues et perméables.

Autre exemple, autre pays : le 19 janvier dernier, en Israël, un décret du général Yair Naveh, officier commandant le Secteur Central, devait entrer en application.Que dit ce décret ? Il interdit aux conducteurs israéliens de prendre à bord de leur voiture des passagers palestiniens dans les territoires occupés. Le général justifiait cette mesure en la qualifiant de « nécessité vitale pour la sécurité ». Des militants israéliens pour la paix ont appelé à protester contre ce décret, notamment par une désobéissance ostensible : le jour de sa mise en application, ils ont organisé des « promenades de la liberté » (Freedom ride) où précisément des conducteurs israéliens devaient passer la frontière vers la Cisjordanie et prendre à bord des palestiniens. Cette manifestation et d’autres formes de protestations ont abouti à ce que le décret soit suspendu. Il faisait trop penser à l’apartheid telle qu’elle était pratiquée en Afrique du Sud. Il est vrai que le mur construit entre la Cisjordanie et Israël va encore bien plus loin dans la séparation des 2 peuples qui s’affrontent pour cette terre. Une séparation absolue, voulue par le gouvernement israélien. Avec des portes qui ne s’ouvrent qu’à certaines heures, et au prix d’interminables files d’attente. La séparation est ainsi augmentée de l’humiliation de l’attente et de contrôles sans fin. « Le mur : prison pour les palestiniens – ghetto pour les israéliens » dit un slogan des militants pour la paix israéliens.

Séparation proprette entre le dedans et le dehors : la tentation est de toutes les époques et s’est exprimée de multiple manière. Qui fait partie du peuple, qui en est exclu ? La Bible nous entraîne à une surprenante découverte : la base du peuple d’Israël, ce sont les 12 tribus. Or faire une liste exacte des 12 n’est pas chose facile ! Joseph est représenté par ses 2 fils Ephraïm et Manassé. Certaines tribus se scindent en 2, avec un morceau de chaque côté du Jourdain, Juda absorbe Benjamin, les descendants de Lévi ont une place à part. En ce qui concerne les 12 disciples, même topo : si vous vous essayez à dresser une liste bien claire des 12 disciples en fonction de ce qu’écrivent les 4 Evangiles, vous verrez aussi que ce n’est pas si simple. Et combien de femmes au tombeau le matin de Pâques : 2, 3 ou une seule ?

Est-ce par négligence que l’on a laissé planer le doute sur le nombre et le nom de ces différents groupes ? Non, bien plus c’est pour faire comprendre quelque chose d’important. Face à ceux qui aimeraient savoir qui fait partie et qui non, qui est dedans et qui est dehors, les auteurs bibliques répondent : la liste n’est jamais définitivement close. Les fluctuations des énumérations sont salutaires car elles introduisent du mouvement. Elles montrent que le groupe n’est pas clos, mais qu’il peut s’élargir. Les blancs permettent de laisser de la place pour les nouveaux, les intermittents, celles qu’on a oubliées, ceux qui reviennent, ceux qui n’ont pas de titre officiel…. (Cette partie d’après Corinne Lanoir, « Une théologie du flou »)

Ainsi nous pouvons aussi nous rendre compte que si nous sommes là ce matin, nous ne sommes pourtant pas au complet ! Nous sommes partie prenante d’un projet qui n’a pas commencé avec nous, qui ne s’arrêtera pas avec nous non plus, ce projet que Dieu accomplit sans relâche : par-delà toutes les séparations que nous réalisons, toutes les frontières que nous inventons, il construit un peuple de toutes races et toutes nations. Et ainsi ce qui peut apparaître comme des zigzags de Jésus apparaît aussi dans une autre lumière : ce parcours en dent de scie dessine bien plutôt les allées et venues du berger ou du chien de berger qui court en tous sens pour réunir son troupeau.

Ainsi nous comprenons que l’Eglise en tout cas, et probablement toute société humaine, ne peut pas être un ensemble aux contours absolument nets et intouchables. Chacun y a sa place, car chacun est appelé par Dieu. Chacun à UNE place, chacun a une place DIFFERENTE de la tienne ! Chacun est appelé à rester en mouvement, car Dieu est un Dieu de la vie, un Dieu énergique, et un Dieu qui aime faire des surprises. Amen.

Annette Goll-Reutenauer


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