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Paroisse Protestante
de Montbéliard

Temple Saint Martin

rose de Luther
Vie spirituelle Prédications   25 mars 2007    

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18 rue Viette
25200 Montbéliard
tel 03 81 91 03 69
pasteur@temple-saint-martin.org
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Esaïe 43, 18-19

IL EST BON DE POUVOIR OUBLIER

« Ne pensez plus aux événements passés,

Ne ressassez plus ce qui est ancien.
Voici, je vais faire une chose nouvelle, sur le point d’arriver :

Ne la reconnaîtrez-vous pas ? »

Et pour amorcer la réflexion :

A se cogner la tête contre les murs, il ne vient que des bosses.
G. Musset



Chers amis,

En lisant ces lignes que nous trouvons chez le prophète Esaïe, je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qui se prépare dans notre paroisse : en octobre prochain, nous organisons avec la région et d’autres partenaires de grandes festivités à l’occasion du 400ème anniversaire de la Dédicace de notre temple. Certains disent : encore ? Il est vrai qu’en 2001 nous fêtions déjà le 400ème anniversaire de la pose de la première pierre…

D’autres disent : à quoi bon ? Est-ce là la priorité du moment ? Et il semblerait que notre prophète, porte-parole de Dieu, apporte de l’eau au moulin de ceux-là : à quoi bon ressasser les époques révolues ? A quoi bon commémoration sur commémoration ?

Car il y a aussi les 700 ans de Belfort cette année. Les Montbéliardais que nous sommes rigolent et se demandent d’où ils la sortent cette date !! Un peu plus loin en arrière, il y a eu la commémoration des 1500 ans du baptême de Clovis… le bicentenaire de la prise de la Bastille… le bicentenaire du rattachement (bel euphémisme) du Pays de Montbéliard à la France… pour ne citer que quelques exemples. Il y a aussi toutes les commémorations qui reviennent chaque année à la même date : impossible de toutes les énumérer.

Pourquoi cette commémorite aigue ? Et le soupçon vient que c’est pour masquer le degré zéro de la créativité aujourd’hui… Celui qui n’a rien à dire aujourd’hui se tourne vers le passé, pour remplir le vide et pour se rassurer.

Vous m’objecterez peut-être qu’il faut garder la mémoire du passé pour se situer dans le présent. Qu’un peuple sans mémoire est comme une plante sans racine. En particulier lorsqu’il s’agit d’événements graves : il faut les rappeler pour qu’on puisse en tirer la leçon et pour éviter qu’ils se reproduisent, si possible… C’était le sens de cette interpellation d’Elie Wiesel, qui, adolescent, a connu l’atroce réalité des camps de concentration nazis : « Si vous n’oubliez pas, nous pouvons pardonner ».

Et il est vrai que nous vivons une époque de mutations où nombreux sont ceux qui ont le souci de préserver la mémoire du passé : on recueille les souvenirs des derniers témoins de tel ou tel domaine de vie qui est en train de s’éteindre. Historiens ou journalistes mettent par écrit les expériences des anciens pour qu’elles soient justement préservées de l’oubli.

l est un autre domaine où l’on nous demande de nous souvenir : c’est celui de la cure psychothérapeutique. Le patient est invité à raviver les souvenirs anciens, notamment ceux de la petite enfance qui recèlerait bien souvent des clés de compréhension pour les difficultés d’aujourd’hui. Telle est la pratique de plusieurs formes de thérapie. Notre mental serait ainsi fait qu’il excelle à refouler ce qui lui est désagréable. Les périodes douloureuses de notre vie passée seraient ainsi rejetées loin au-dessous du niveau de la conscience. En particulier les traumatismes de la petite enfance, qui n’ont pas pu s’exprimer par des mots car l’enfant ne parlait pas encore, ces traumatismes sont non verbalisés mais bien là, prêts à resurgir à la moindre nouvelle blessure. Ces souffrances en embuscade, il s’agit selon les thérapeutes de les ramener à la surface, de les nommer, pour les maîtriser mieux.

Mais la méthode peut aussi être critiquée. Je pense à telle personne âgée qui, au cours d’une dépression, consulte un psychiatre. Elle en vient à redouter chaque nouvelle consultation, car le psychiatre va encore lui poser des questions sur le passé lointain, et auxquelles elle ne sait pas répondre. On peut se poser la question : faut-il vraiment scruter le passé, le fouiller au plus profond, pour régler les problèmes d’aujourd’hui ? Cette façon de tourner autour de soi-même, cet égocentrisme forcené sont-ils vraiment la solution ? Y a-t-il toujours quelque chose à comprendre dans cette extirpation du passé ?

Sur les blessures de la vie et le rôle qu’elles continuent à jouer dans la mémoire, j’aimerais prendre un exemple, un exemple extrême, mais à ce titre parlant pour illustrer mon propos :
il s’agit des horreurs qui ont eu lieu en 1994 au Rwanda. Un documentaire refait une enquête 13 ans après (Jean-Christophe Klotz, « Des images contre un massacre », www.sddistribution.fr). Le journaliste se trouvait sur place en avril 1994. Il y a des images qu’il n’a pas pu filmer, malgré son désir de faire un scoop à l’époque. Et aujourd’hui, il est retourné pour voir comment les gens vivent ensemble avec ces souvenirs. Il a constaté que loin d’être cicatrisées, les plaies sont toujours béantes. Pourtant, les personnes qu’il a rencontrées racontent sans jamais élever la voix comment leurs enfants, leurs parents ou leurs amis ont été massacrés. Comment comprendre que les hommes soient capables de commettre l’horreur à ce point ? Comment expliquer l’indifférence du monde face à cette abomination ? Comment expliquer que le « plus jamais ça » d’hier se soit reproduit presque sous nos yeux ? Comment comprendre que près d’un million de personnes aient perdu la vie, simplement pour ce qu’elles étaient ? Et comment vivre ensemble, après cela ?

Ce journaliste a filmé avec l’énergie du désespoir, en essayant de ne faire le procès de personne. Il témoigne : « (en 1994) lors d’une halte dans un village, j’ai commencé à filmer. Il y avait des corps disséminés dans l’herbe, et un homme nous a guidés jusqu’à une école, me demandant de continuer à tourner. Mais je n’ai pas pu. L’école était pleine de cadavres (…). On avait su ce qui allait se passer, mais on avait quand même retiré les troupes de l’ONU, on avait laissé faire sciemment. C’est le premier instant pour moi où le mythe de l’image s’est écroulé ». Et j’ai envie d’ajouter : face à des tragédies d’une telle dimension, c’est l’instant aussi où le mythe de la parole s’écroule. La mémoire ne peut pas tout fixer, la parole ne peut pas tout dire. Et le réalisateur du documentaire montre, malgré ses efforts pour fixer tout, à quel point la bête immonde se dérobe à notre regard. D’une certaine manière, l’esprit humain n’est pas capable d’embrasser globalement une telle tragédie.

Face à tant d’incompréhensible, d’irrationnel, que dire ? C’est l’impuissance.  Alors à quoi bon ressasser le passé ? La mémoire peine à restituer les événements tragiques, elle finit par les déformer. La raison peine à trouver une explication quelconque, elle finit par renoncer. Oui, parfois il faut savoir oublier. Et voici que les paroles d’Esaïe, ou de Dieu par son porte-parole, prennent un tout autre relief : « Ne pensez plus aux événements passés, ne ressassez plus ce qui est ancien… » Car c’est un poison dont vous ne vous remettrez pas. A un moment, il est bon de pouvoir tirer un trait. Et d’aller de l’avant.

C’est exactement le sens de ce que nous pratiquons début novembre lors du culte « mémoire des défunts » et qu’il vaudrait peut-être mieux appeler : « accompagnement des endeuillés » et où l’on s’adresse à ceux qui ont perdu un proche dans l’année écoulée : plusieurs mois se sont écoulés depuis le décès de votre aimé. Le temps de votre deuil s’achève. Vous pouvez passer une nouvelle étape de votre vie. Vous le devez même !

Dans une société où la posture de la victime est valorisée, celui qui souffre peut se prévaloir de sa douleur et s’y faire une demeure fort acceptable, même douillette. Sa souffrance peut lui servir de béquille, voire de cachette.

Non, dit Dieu. Va de l’avant. Tire un trait. Oublie ta souffrance. Ouvre les yeux.

« Car je vais faire une chose nouvelle, sur le point d’arriver :

Ne la reconnaîtras-tu pas ? »

Annette Goll-Reutenauer



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