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Paroisse Protestante
de Montbéliard

Temple Saint Martin

rose de Luther
Vie spirituelle Prédications   1 avril 2007    

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Rameaux 2007
1er avril – St Martin

Message :

Mon cher Luc

Cette lettre risque de t’étonner, mais voici un moment que je pensais t’écrire. Rassure-toi, je n’attends pas de réponse rapide de ta part. Depuis que tu as accompli ton œuvre majeure, tu t’es quelque peu retiré des affaires, et tu as bien fait. L’essentiel était dit.

Car face aux événements que « plusieurs ont entrepris de relater » comme tu l’écris toi-même, nul n’a poussé aussi loin que toi le souci de la véracité. Tu as interrogé les témoins oculaires, tu as recoupé leurs témoignages. Car en cela je te ressemble, cher Luc, c’est que pas plus que moi tu n’as vu Jésus de tes yeux. Et il est drôle de constater que les deux auteurs les plus prolixes du Nouveau Testament, l’apôtre Paul, et toi, l’évangéliste Luc, vous êtes tous deux des chrétiens de la seconde génération, qui n’ont pas rencontré Jésus de son vivant.

Tu as donc entrepris de composer, toi aussi, le récit de ces années-là en Palestine. Tes sources, tu les as vérifiées autant qu’il était en ton pouvoir, et tu les as mises en bon ordre, pour que le lecteur même éloigné du théâtre des opérations puisse s’y retrouver. Tout cela avec un vocabulaire riche et dénué de pathos. Ta sobriété n’a d’égale que la minutie avec laquelle tu as procédé. Peut-être bien que ta profession de médecin (Colossiens 4, 14) t’a incité à procéder ainsi de façon méthodique. Toujours est-il que tu as écrit une œuvre en deux volets, le premier concerne Jésus, sa vie, ses paroles, ses actes, c’est l’Evangile que l’on nomme de ton nom ; le deuxième volet est constitué par les « Actes des apôtres », les actes et les paroles de ceux qui ont a gérer une situation nouvelle : leur maître et ami est parti, c’est à eux maintenant de poursuivre l’action. Ce deuxième volet m’a toujours passionnée : car eux sont comme nous, des humains avec leurs talents et leurs faiblesses. Ils ont essayé de répondre aux questions de leur temps comme il nous appartient de répondre aux aspirations et aux questions de notre époque : seuls.

Dans ton Evangile, tu as rattrapé au vol des récits qui circulaient oralement, et en certains cas, heureusement que tu étais là. Car tu es le seul évangéliste à rapporter certains passages, notamment la plus célèbre des paraboles que Jésus aimait à raconter, la parabole du fils prodigue (ou du fils retrouvé ou des deux fils) : quel malheur si nous n’avions pas pu l’entendre ! Et cette autre : la parabole du bon Samaritain, non moins profonde et riche en enseignements, c’est grâce à toi aussi qu’elle nous est parvenue.

Tu te démarques des 3 autres évangélistes par d’autres aspects encore : tu es peut-être le plus universel, ta généalogie de Jésus par exemple ne s’arrête pas à Abraham, mais remonte jusqu’à Adam et même jusqu’à Dieu lui-même : puisque tu écris audacieusement qu’Adam est « fils de Dieu ». Et puis, ça me plaît bien, je dois te l’avouer, tu es aussi le plus féministe des évangélistes : dans l’histoire de Noël, tu n’hésites pas à donner le rôle principal à la sulfureuse Marie, celle dont la grossesse a fait débat. Tu parles des Douze qui accompagnent Jésus et dans le même souffle des femmes qui étaient avec lui également et qui étaient même beaucoup (Luc 8, 2-3), en route : certaines d’entre elles étaient même fortunées puisqu’elles aidaient tout ce groupe itinérant en lui consacrant leurs biens. D’ailleurs tu es soucieux aussi, c’est une autre de tes caractéristiques, du partage des richesses et de la confiance en Dieu vécue concrètement aussi au niveau matériel.

Pour présenter la vie de Jésus, tu as utilisé un stratagème : le plus important, le point culminant de la vie de Jésus, c’est ce qui s’est passé dans ce que maintenant nous appelons la semaine sainte, à Jérusalem. Ainsi dans toute la partie médiane de ton récit, tu as mis en scène cette grande « montée » de Jésus, de la Galilée vers la capitale (cf 9, 51 ; 13, 22 ; 17, 11 ; 19, 28). C’est dans le cadre de ce voyage que se présentent des situations diverses, de façon bien harmonieuse et ordonnée. « Comme arrivait le temps où il allait être enlevé au monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem » (9, 51). Littéralement : Jésus « durcit sa face » pour prendre la route de Jérusalem. Cette expression provient de l’un des chants du serviteur souffrant, que nous trouvons dans le livre du prophète Esaïe. Ainsi, par cette allusion que les connaisseurs pouvaient apprécier, tout était dit : ce départ pour Jérusalem, c’était un voyage vers un scénario prévisible : la souffrance comme la figure du serviteur souffrant d’Esaïe le laissait entrevoir, la Passion.

C’est la dernière portion de ce voyage qui fut la plus dure à décrire. Mais avec ton art consommé de la formule juste, pas celle qui donne dans l’émotion à quatre sous, mais celle qui suggère sans en faire trop, tu as raconté l’entrée de Jésus à Jérusalem : l’enthousiasme de la foule versatile, la réprobation des pharisiens. Passons sur le symbolisme de l’âne, qui évoque tant de scènes du premier Testament : pas un hasard, c’est sûr ! Mise en scène soigneuse par Jésus lui-même. Mais tu as choisi d’introduire cet épisode des Rameaux avec une parabole dont la fin est particulièrement cruelle : « Quand à mes ennemis, dit le maître dans la parabole, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les devant moi » Sur ces mots, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem (Luc 19, 27-28). L’heure n’était plus à la rigolade, et ton choix dans la succession des séquences le montre.

Après l’entrée sur l’ânon, l’atmosphère est toujours aussi pesante dans ton Evangile : car Jésus en voyant Jérusalem « pleura sur elle. Des jours vont venir où tes ennemis ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée » (19, 41, 44) Pour finir, c’est l’épisode où les marchands du temple sont jetés dehors par un Jésus furieux. Ce jour-là, il ne s’est pas fait que des amis, c’est certain.

Luc, tu le sais bien, le propre de l’écrit est d’être une lucarne ouverte sur plusieurs époques. Déjà deux en ce qui te concerne : tu décris la vie de Jésus, qui s’est déroulée dans les années 30, et tu écris dans les années 70 ou 80 de notre ère. Tu as su que Titus et ses légions ont conquis Jérusalem et rasé le temple, c’était en l’an 70.

Il y a un troisième temps induit par l’écrit : c’est le temps du lecteur. Le nôtre aujourd’hui. Ce troisième niveau ouvre la lucarne sur les deux autres : le temps des événements décrits, le temps de l’écrivain. Moi qui vis au 21ème siècle, j’aurais des choses à te dire sur la suite de l’histoire, sur la façon dont le christianisme, le mouvement qui se réclame de Jésus a évolué, s’est divisé, a trahi, a recommencé. 2000 ans c’est long ! Tu serais surpris, mon cher Luc, de tout cela. Mais je risque d’être trop longue et de lasser ta patience.

Je voudrais juste relever une chose : comme Jésus était en voyage, comme toi tu l’as été pas mal non plus, avec l’apôtre Paul notamment, nous le sommes toujours. Notre voyage semble même s’accélérer. Et je crois que notre monde ressemble au tien : tu as vécu au début d’une ère nouvelle, d’une religion qui allait s’étendre dans le monde entier. Nous vivons nous aussi au creux d’une époque où les mutations sont nombreuses et importantes. La planète est définitivement explorée, elle tendrait même à devenir petite. Elle est devenue petite aussi car instantanément grâce au grand réseau électronique nous pouvons savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde, et lire les journaux de tous les pays si nous en avions l’envie et le temps. Sans parler des images qui nous sautent constamment à la figure, en provenance de partout, images de désolation et de misère bien trop souvent. Dans les sociétés dites riches, c’est bien plutôt un autre mal qui sévit, que l’on pourrait nommer : la fatigue d’être soi. Nous vivons dans une société psychiquement épuisante car elle exige constamment des choix à faire… Et malgré tous les outils de communication (ou à cause d’eux ?), jamais le sentiment de solitude n’a été aussi grand.

Eh bien j’ai l’impression, cher Luc, que dans le parcours qui est le nôtre aujourd’hui, il nous faudrait arriver à dire NON bien plus souvent. NON à l’inacceptable. NON à tant de choses que l’humain a apprises à faire sans les maîtriser tout à fait. Peux-tu comprendre cela, toi qui nous as montré un Jésus qui a dit OUI ? Il a dit oui en durcissant son visage, en montant résolument à Jérusalem, en entrant ce jour-là à Jérusalem sur un âne. Il savait où il allait. Avec le nombre des ennemis qu’il s’était faits, il savait vers quoi il allait. Il a dit OUI.

C’est très mystérieux, la Passion du Christ. Les théologiens ont échafaudé des tas de théories là-dessus, tu n’en reviendrais pas ! A commencer par le premier d’entre eux, Paul, qui a dit : Christ est mort pour nous. Qu’est-ce que ça veut dire ? Comment ça peut marcher ?

Je soupçonne que c’est parce qu’il a dit OUI que je peux dire NON. C’est parce qu’il est allé au bout de son chemin, librement, que je n’ai plus besoin de prendre cette direction. Je peux dire NON à la souffrance, je le dois même ! Foin de l’esprit de sacrifice !

Tu le vois, Luc, nous sommes encore en route. Nous cherchons notre chemin. Il nous reste du chemin à faire. Il semble parfois se dérober sous nos pas. Les bifurcations sont plus nombreuses que les lignes droites. Nous nous attendons à celui qui a promis d’être là, tous les jours, jusqu’à la fin des temps. Et nous tâchons aussi de nous souvenir que c'est parce qu'on imagine simultanément tous les pas qu'on devra faire qu'on se décourage, alors qu'il s'agit de les aligner un à un.

Annette Goll-Reutenauer


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